vendredi 28 août 2009
La danse du Centre
Par Yannick Bedin, vendredi 28 août 2009 à 09:44 | global
Chômage, précarité, délocalisations, disparition du service public, détricotage du Code du travail, destruction des solidarités minent notre société. Les attaques de la droite sont menées tous azimuts, et nous n'aurions à gauche que le débat sur les primaires ou les alliances à constituer à nous mettre sous la dent? Je trouve désolant qu'à l'heure où le peuple souffre de la politique de Sarkozy, ce soit sur le terrain tactique que le débat médiatique s'engage. Désolant, et inefficace de surcroît. Désolant parce que inefficace justement.
Bien sûr, comme la majorité des Français, je ne supporte pas la politique de régression menée par la droite. Je n'en peux plus des atteintes aux libertés. Bien sûr, je veux battre Sarkozy et sa bande de fondés de pouvoir des marchés financiers. Mais je crois qu'on se trompe à gauche si l'on pense qu'il suffirait de rallier tous les anti sarkozystes pour battre Sarkozy. L'Italie nous montre le chemin à ne pas suivre: l'antiberlusconisme n'a servi qu'à Berlusconi. Prodi, issu des primaires, avait réussi à gagner les élections à la tête d'une coalition dont le point commun était l'opposition au chef de la droite italienne. Il en a oublié de gouverner à gauche; bilan, la démission et la défaite par la suite, la lente décomposition (disparition même) de la gauche enfin. La gauche française serait bien inspirée d'analyser ce qui se passe chez nos voisins ou dans d'autres pays; j'y reviendrai.
On ne peut analyser la victoire de Sarkozy en 2007 uniquement à l'aune de sa capacité à rassembler la droite, à faire de l'UMP la machine électorale dont il avait besoin pour gagner le pouvoir suprême. La victoire de Sarkozy, c'est d'abord une victoire idéologique, une victoire dans les têtes de nos concitoyens faisant passer ses propositions, comme des évidences: "travailler plus pour gagner plus", "la fin de l'assistanat", la réhabilitation de "la valeur travail", l'égalité et le mérite... Des évidences que le Président met au service d'une minorité de privilégiés, seule à bénéficier de sa politique comme le montre le bouclier fiscal. Pour les autres, c'est chômage, baisse de revenus et taxes diverses... Cette victoire idéologique est due aux recul sur ce terrain de la gauche de gouvernement et en premier lieu du parti dominant.
La gauche a des responsabilités en effet dans la situation. Au pouvoir, comme dans la période 1997-2002, elle est apparue incapable de changer la vie des Français qui n'ont pas vu leur situation s'améliorer. Elle a consacré la victoire du libéralisme économique, incapable d'empêcher les délocalisations, d'augmenter les salaires et les pensions. Elle a accompagné la privatisation d'entreprises et mis à mal le service public. Durant cette période, l'électorat de gauche s'est démobilisé: enseignants en colère contre un certain Claude Allègre, salariés, ouvriers dont les conditions de vie ne changeaient pas... Les mesures comme les 35 heures, qu'il aurait fallu plus contraignantes pour les entreprises, sont restées au milieu du gué. Elles furent même combattues par la candidate socialiste en 2007. Celle ci devait avouer que l'augmentation du SMIC préconisée dans sa campagne était irréaliste! Comment dès lors donner les repères et l'envie à l'électorat populaire de renouer avec la gauche. Pire, d'abandon en abandon, la gauche a eu tendance à chausser les thèmes de la droite comme celui de la sécurité et de l'immigration. La victoire de Sarkozy est d'avoir amené certains leaders de gauche à marcher dans ses pas jusqu'à parfois les attirer dans son camp. Le débauchage de personnalités, dites de gauche, par Sarkozy n'est pas étonnant vu le marais idéologique dans lequel la gauche patauge depuis plusieurs années. Le passage de certains à l'adversaire témoigne aussi d'une proximité idéologique. N'est-ce pas Rocard, auteur de la Taxe Carbone, qui fut en son temps l'auteur du livre blanc sur les retraites (préconisant l'allongement de la durée de cotisation) et l'instigateur de la CSG? Le peuple de gauche n'en peut plus et n'y croit plus. Il s'est éparpillé entre diverses formations, voire certains électeurs ont pu voter Sarkozy. A qui la faute?
Malheureusement, je crains que les gesticulations de ceux qui prônent l'élargissement au Centre n'ait d'autres fin que de masquer l'indigence de leur réflexion et de leurs propositions sur le fond, à moins que ce ne soit pour cacher leur proximité avec l'idéologie libérale (comme en témoignent les votes conjoints des deux grands groupes qui composent le Parlement européen). Il est étonnant de voir qu'en Europe, certains veulent recomposer au Centre la Gauche quant en Amérique latine, la gauche ose d'autres chemins, est elle même et gagne les élections pour changer en profondeur la vie du peuple en affrontant l'Empire états-unien et ses relais dans les pays mêmes où ils agissent.
A l'heure où le capitalisme subit des critiques de toutes parts, où ce système est remis en question pour sa gestion catastrophique des hommes et de l'environnement, nous ne ferons pas l'économie d'une refonte idéologique pouvant servir de socle à un rassemblement durable. Il faut faire preuve d'un manque de lucidité pour ne pas voir que la civilisation change et qu'elle recule sous les coups de boutoir des politiques libérales.
Le Front de Gauche pour changer d'Europe a commencé ce travail, nourri de l'expérience militante politique, syndicale et associative d'une part et de la pensée d'intellectuels originaux d'autre part. Confrontons nos idées sur la nécessaire réforme de la fiscalité, sur l'avenir des biens communs (énergie, éducation, santé, transports, culture...), sur la sécurité sociale, sur les salaires, sur l'avenir des secteurs clé de l'économie et le rôle des banques, sur l'orientation de l'Union européenne, sur les politiques à mener en matière d'éducation, de recherche et de culture, sur le rôle de la France dans le monde et nos rapports aux pays du Sud.
C'est de cela qu'il est question aujourd'hui pour offrir une alternative à Sarkozy et même au capitalisme. Le reste n'est que manœuvre dilatoire à courte vue.