A propos du débat et du rôle du PCF dans le CNR et dans la Résistance

J'ai participé au débat autour du programme du CNR organisé par le Musée de la Résistance et de la déportation du Cher et le Conseil général samedi 21 mai. Vous mentionnez dans votre édition du 23 mai, l'échange que j'ai eu avec Alfred Grosser et surtout avec Antoine Prost au sujet du nombre de victimes communistes durant la Deuxième Guerre mondiale d'une part, et du rôle attribué au PCF dans le CNR d'autre part.

Je voudrais apporter les précisions suivantes concernant cet échange.

Ce qui m'a fait réagir dans le débat, c'est l'adjectif « scandaleux » employé par Antoine Prost pour qualifier la formule « Parti des 75000 fusillés » utilisée par le PCF après la Libération. Il me semble qu'un tel adjectif n'a rien à faire dans un débat historique, qu'il est de l'ordre du jugement de valeur et traduit une conviction politique plus qu'une analyse scientifique. La passion du débat a amené Antoine Prost à s'enflammer et à manquer parfois de précision (comme lorsqu'il a fait de Pierre Cot un socialiste : le ministre du Front populaire était plutôt réputé compagnon de route du PCF, tout comme Robert Chambeiron d'ailleurs, qui en fut un élu après la guerre).

Comme vous le rapportez, le « Parti des 75000 fusillés » est une formule, un slogan. Je dirais même que c'est une construction symbolique visant d'une part à faire reconnaître par le PCF, à travers sa propagande (on dirait la com' aujourd'hui) sa place dans la Libération de la France, d'autre part à traduire le martyr et le sacrifice de dizaines de milliers de militants communistes de 1940 à 1945 morts en déportation, fusillés, sous la torture ou dans les combats. L'image des fusillés, c'est celle du souvenir des morts de Châteaubriand, dont Guy Môquet est le symbole, ou ceux du Mont Valérien (dont une grande partie était communiste). Jean-Claude Sandrier a eu raison de rapporter les 150 noms de communistes du Cher au nombre de départements pour mesurer l'ampleur des pertes du PCF durant la période. Alfred Grosser comme Antoine Prost après notre intervention, ont d'ailleurs reconnu que de toutes les forces politiques, le PCF était celui qui avait payé le plus cher son engagement. Ils rejoignent, tout comme moi, les historiens Serge Berstein et Pierre Milza dans leur Histoire de la France au XX ème siècle, (Editions Complexe, 1991) :

« Ayant joué un rôle moteur dans la lutte armée contre l'occupant, le PCF se présente comme le parti de la résistance, s'intitulant le « parti des 75000 fusillés » (chiffre qui, fort heureusement, dépasse le nombre réel des fusillés, bien que le parti communiste ait payé à cet égard un lourd tribut ) ». Page 18

Quant à la position de « retrait du PCF » sur le programme social du CNR, j'y vois plus une tactique des communistes visant à ne pas compromettre le rassemblement le plus large des forces agissant pour la Libération, qu'une posture idéologique comme le défendait Antoine Prost. Les propositions du CNR devaient faire l'objet d'un consensus comme l'ont rappelé les intervenants. De plus, il a été rappelé lors du débat et à juste titre, la nécessité exprimée par le PCF de gérer le court terme et la lutte sur le terrain contre l'occupant, alors que d'autres forces du CNR étaient plus « attentistes ». L'on sait combien la stratégie des communistes, notamment les attentats armés qu'ils ont inaugurés contre l'occupant était loin d'être admise par De Gaulle lui même : qu'il y ait eu la volonté du PCF de ne pas faire peur avec un programme révolutionnaire pour éviter son isolement m 'apparaît une analyse pertinente. La position du PCF au sein du CNR a connu des évolutions mais comme le mentionnent Pierre Milza et Serge Berstein, les communistes à la Libération « réclament l'application intégrale du programme du CNR : épuration politique sans faiblesse, réformes économiques et sociales, affirmation des valeurs patriotiques. » Ce qu'ils s'efforceront de faire avec Ambroize Croizat, Marcel Paul, Maurice Thorez , François Billoux et Charles Tillon, tous ministres à des postes clé dans le gouvernement De Gaulle.

Yannick Bedin Secrétaire de la Section de Bourges du PCF